Il posa sa tasse sur la table basse et enfila ses baskets tout comme elle. Un quart d’heure plus tard, ils s’inséraient dans le trafic, le GPS en action. Et malgré l’engin, elle se trompa quatre fois de direction. Une demi-heure pour trouver une place à proximité et ils poussaient la porte du 136, boulevard des Champs-Elysées à 9 h 30, elle très moqueuse sur ses performances et lui amusé par son esprit d’autodérision.
Les bureaux de la FSE étaient installés au second, au-dessus d’un grand garage Peugeot, au bout d’un escalier étroit aux murs fissurés. Une sonnette en cuivre. La porte se déverrouilla seule. Un court couloir jalonné de portes en verre dépoli, un sol en parquet passablement usé et Nils désigna du doigt la porte de fond : celle de Schröber.
L’Irlandais poussa le premier battant, lui dévoilant une pièce de 20 m² avec trois bureaux, un ordinateur sur chacun.
- Mon bureau, lui expliqua-t-il, et ceux de Danny Rose et Anton Vykypel, deux autres lieutenants…
De fait, deux des trois tables de travail étaient encombrées de dossiers.
… A côté, c’est la salle de réunion. De l’autre côté du couloir, continua-t-il en refermant la porte, tu as un autre bureau et une petite salle de repos. La cellule et les salles d’interrogatoire se trouvent au sous-sol.
La porte du fond s’ouvrit et un grand gaillard bâti comme une armoire, menton mal rasé et cheveux blancs tirés en arrière copieusement gominés, passa la tête dans l’entrebâillement.
- Venez me voir, tous les deux… leur ordonna-t-il en s’éclipsant, laissant le battant ouvert.
Axelle et Nils échangèrent un regard et obéirent. Dans le bureau, ils firent face à l’Allemand debout devant sa table.
… Lieutenant Montfermy, soyez la bienvenue à la FSE, commença-t-il en la toisant sans vergogne et en omettant de lui donner de la particule sans qu’elle s’en offusque, d’ailleurs. Sheridan… Alors, cette cohabitation ?
- Sans problème, monsieur, répondit celui-ci en se demandant pourquoi les locaux étaient vides.
- Tant mieux. Vous partez tous les deux pour Nançay. C’est dans le Centre. C’est notre camp d’évaluation. Vos collègues terminent le stage aujourd’hui. Vous, vous y resterez une semaine.
Il tendit une enveloppe à Sheridan.
… Vos ordres de mission. Bonne chance.
Axelle regagna le couloir sans avoir ouvert la bouche : entre le commissaire et elle, aucune sympathie immédiate. Cinq minutes plus tard, ils étaient à nouveau dans le trafic, direction le loft pour faire leur sac.
- Alors ? Qu’est-ce que tu penses du chef ? lui demanda l’Irlandais en observant son profil renfrogné.
Elle esquissa une grimace et il sourit :
… Ouais, il est brusque… Et tu es la seule fille du groupe, à ce que j’ai compris, à part une compatriote à lui, une certaine Alyssa, je crois. Mais je ne l’ai pas encore vue. Il faut vous donner le temps… Bon… Nançay… Nançay… C’est où, ça ? Tu as une carte ?
- Dans la boîte à gants…
Il fouilla, retira un gros carnet et tourna les pages.
- Ah… Là ! Dis donc, c’est pas la porte à côté !
Une heure après, ils étaient en route. Ils s’étaient changés, elle en pull noir et lui en survêtement. Leur paquetage était léger. Tous les deux, pensifs pour des rai-sons pas si différentes, avalaient les kilomètres sans un mot. A midi, d’un commun accord, ils s’arrêtèrent dans la petite auberge d’un village en retrait de la route. Ils choisirent la même chose, parlèrent de Paris, en fait de tout et de rien, mais ils passèrent un excellent moment.
A nouveau la route et la lassitude grandissante au fil des kilomètres.
Le jour commençait à décliner lorsqu’il s’exclama :
- Eh ! Je t’avais dit à droite ! Tu t’es trompée ! remarqua-t-il légèrement agacé par le contretemps.
Elle le regarda en coin et haussa les épaules.
… C’est fou le sens de l’orientation que tu as, Axelle ! poursuivit-il en soupirant. Heureusement, il y a une autre route dans une dizaine de kilomètres !
Quelques minutes plus tard, il contempla la départementale qu’ils dépassaient allègrement, la bouche ouverte de stupeur.
… C’était là qu’il fallait tourner !
- Tu vas me faire une scène de ménage ? se moqua-t-elle en l’observant.
- Tu le fais exprès ?
- D’après toi ?
- D’accord, tu le fais exprès… Pourquoi ?
- Tu n’as jamais participé à ce type de stage ?
- Non. Raconte…
- Oh… Ils te coincent sur la route, te foutent à poil, t’attachent et comptent le temps que tu mets pour rallier le camp. Une sorte de hors-d’œuvre auquel je n’ai aucune envie de re-goûter, si ça ne te fait rien…
- Pas de problème. Et tu as mis combien de temps pour rentrer ?
- Une nuit pour me détacher et une journée pour trouver le camp dans un froid polaire.
- Et après ?
- La galère…
Elle tourna à droite sur un chemin de terre et gara la voiture.
- Qu’est-ce que tu fais ?
- Les prendre à leur propre jeu, si tu es d’accord.
Il l’observa et grimaça, peu convaincu. De toute façon, au MI6, il en avait vu d’autres.
- Tu ne sais pas exactement ce qui nous attend. Chaque stage doit être différent. C’est le jeu, Axelle…
Elle soupira.
- Décidément !
Il plissa le front d’incompréhension.
… Je te laisse la voiture. Tu peux leur dire que j’arrive, si tu veux...
Il la regarda quitter la C1, enfiler son blouson, prendre son sac et, sur un petit geste rapide, s’enfoncer dans la forêt. Il sourit, se mit au volant et reprit la route en sens inverse.
Le croisement… Il s’engagea sur la départementale, encore étonné par la réaction de la jeune femme. Quatre kilomètres encore jusqu’à la base. Un tournant et un barrage routier de police. Il plissa le front : peut-être avait-elle raison, après tout… Il s’arrêta, baissa la vitre sur ordre du policier.
- Oui ? Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il en s’étonnant.
- Contrôle d’identité, monsieur… Vos papiers, s’il vous plait !
Nils obtempéra. L’autre contempla le permis de conduire.
- Etranger, hein… Les papiers du véhicule…
Elle avait oublié de les lui laisser… Il baissa le pare-soleil et les découvrit dans le porte-lunettes.
- Bon… Veuillez descendre de cette voiture, monsieur… Cherdan !
- Sheridan, corrigea posément l’Irlandais en ouvrant la portière.
A l’instant, six hommes cagoulés sortirent de la forêt, armes automatiques au poing.
- Cherdan, persista le faux policier… A poil !
- Mais enfin…
- Et ferme-la ! Grouille !
- Non ! Je ne vois pas…
Un coup de crosse dans le ventre l’obligea à obéir. Deux minutes après, il était nu.
- Allez, viens par là, mon gros…
Ils le poussèrent hors de la route, dans la forêt, et l’attachèrent avec des me-nottes à un grand pin massif, le ventre contre l’écorce rugueuse.
… Bon, où est ton équipière ? demanda encore l’un des gars.
- Quelle équipière ? J’ai pas d’équipière ! grinça l’Irlandais d’une voix mauvaise sans mentir.
- Non ? Et la fille qui t’a filé sa tire ? Elle est où ?
- A Paris… Avec 40° de fièvre !
- A Paris, hein ? Tu nous prends pour des tartes ! Elle est partie avec toi !
- Vous avez regardé dans le coffre ? ironisa Sheridan.
- Tu veux que je te dise, Cherdan, t’as intérêt à être au briefing de demain si tu la veux, ton intégration ! Allez, mon gros… Prends pas froid !
Tous se retirèrent en ricanant, le laissant seul et nu dans la nuit glacée. Il entendit la C1 démarrer puis plus grand-chose à part les bruits de la nuit. Il devait se débarrasser de ses menottes. Ensuite, ces bouffeurs de grenouilles verraient de quel bois se chauffe un Irlandais !
Il batailla un moment, chercha un moyen de se dégager et poussa un juron en constatant que les menottes étaient trop serrées.
La pluie… Il ne manquait plus que ça ! Un petit vent mordant et désagréable s’acharna alors sur sa peau nue, engourdissant ses articulations immobilisées.
- Ça va, c’est confortable ? lui demanda une petite voix amusée.
- Axelle ?
- Qui veux-tu que ce soit ? Tu préfères t’en sortir seul ou…
- Arrête ! grinça-t-il en serrant les dents. Sors-moi de là, s’il te plaît…
Une silhouette un peu plus sombre se détacha de l’arbre en face. Un petit faisceau de lumière éclaira les menottes. Elle plaça sa lampe entre les dents, sortit de sa poche une petite clé et déverrouilla les bracelets.
Il se décolla de l’arbre en se frottant les poignets avec vigueur.
… Merci. Dis, tu n’aurais pas un truc à me mettre ?
Elle observa le corps athlétique avec appréciation puis fit demi-tour, lui sur les talons. Elle se baissa derrière un bosquet, ouvrit son sac et en retira un collant noir épais, un pull et un K-way de la même couleur.
… Désolée pour la taille et les chaussures…
- C’est pas grave ! Merci.
Il se vêtit en vitesse et soupira de contentement en sentant son corps se réchauffer.
… C’est génial d’avoir chaud ! Bon, qu’est-ce que tu envisages de faire, à présent ? Tu as un plan ? Ils ont parlé d’un briefing, demain. Tu crois qu’il y aura d’autres surprises ?